Dans la jungle du Venezuela

Les grandes forêts attirent de plus en plus de voyageurs. Itinéraires dans le parc de Canaima et ailleurs dans le monde.

Des pistes vertigineuses dévalent les pentes désolées des Andes, depuis des altitudes frôlant celle du mont Blanc. Allongés au pied de la cordillère, les llanos composent un tapis de marécages et d’étendues herbeuses vastes comme la moitié de la France, monde amphibie où caïmans et étourdissantes variétés d’oiseaux voisinent avec des troupeaux de bovins qui se comptent en milliers de têtes. Un saut de puce en avion à hélices, et voilà que se déploient à l’infini des montagnes ruisselantes de végétation tropicale et puis des forêts moutonnant jusqu’à l’océan. De ses côtes caraïbes jusqu’à la frontière avec le Brésil, de la Colombie à l’ex-Guyane anglaise, le Venezuela aligne des paysages parmi les plus extrêmes de l’Amérique du Sud.

Curieusement, cette extraordinaire richesse naturelle demeure méconnue. Sans doute parce qu’elle ne s’accompagne d’aucun de ces trésors culturels qui foisonnent dans les pays voisins. Ici, aucun vestige précolombien, aucun héritage colonial, aucun marché indien… Rien que la nature, somptueuse, grandiose, d’une extravagante diversité.

Les randonneurs de haute montagne trouvent leur bonheur à partir du terminus du téléphérique de Mérida, le plus haut du monde (4 765 mètres), d’où rayonnent des sentiers menant à des hameaux perchés sur les crêtes. Les fans de western posent leur sac dans l’un des domaines des llanos ouverts aux visiteurs. Accompagnés par un llanero (version vénézuélienne du gaucho argentin), ils sillonnent l’immensité à bord de pirogues à moteur ou en 4 x 4, pêchent les piranas pour le dîner, suivent les troupeaux dispersés jusqu’à l’horizon, coursent les chiguires, rongeurs d’une quarantaine de kilos dont la viande dépasse en prix, sinon en saveur, celle du boeuf. Quant aux candidats à l’aventure, leur rêve commence à Canaïma, porte d’entrée et seule bourgade du parc national du même nom.

Gigantesque morceau de forêt primaire hérissée de tepuys, énormes plateaux rocheux, cette réserve de nature vaste comme la Belgique ne se pénètre qu’en suivant des sentiers incertains ou grâce à une navigation pour le moins tonique. Tassé dans une pirogue à moteur, on remonte pendant des heures des rapides qui dévalent à travers la jungle. A certaines passes, l’embarcation hésite, se cabre, virevolte. Mais le barreur indien finit par trouver la voie et c’est complètement trempé qu’on touche au but. Étape dans un campement sommaire édifié sur une rive du Churun Meru, face au Salto Angel, une chute haute de 920 mètres, record mondial. Elle fera l’excursion du lendemain, après quelques heures de repos dans un hamac protégé par une moustiquaire. Lueur vacillante de la lampe à pétrole, crissements d’insectes, magie de la nuit tropicale.

Dès l’aube, les apprentis explorateurs s’enfoncent dans la forêt. Le sentier hésite dans l’entrelacs d’énormes racines, attaque des pentes abruptes coupées de rochers moussus. Une dernière escalade, voilà un spectacle ébouriffant. D’un à-pic vertigineux, la rivière se jette dans le vide. Étonnamment, ses eaux semblent ralentir au cours de leur chute, elles se vaporisent et c’est une sorte de brouillard qui touche la piscine naturelle où se rafraîchissent les hardis randonneurs.

Encore une heure d’avion et un autre genre d’aventure débute, à partir de Ciudad Guayana. Les flots bleus et sombres du rio Caroni frôlent sans s’y mêler le courant chaud et boueux du colossal Orénoque. Insensiblement, le monde rassurant des champs, des villages et des rives bien délimitées se transforme en un univers d’eau et de verdure, sans frontière ni repère, celui du delta. Vingt kilomètres après son confluent avec le Caroni, «le père des terres», comme l’appellent les Indiens Guaraos, commence à se diviser en deux, trois, dix… puis, jusqu’à l’Atlantique, 170 kilomètres à l’est, en une infinité de bras cernant des îles rigoureusement plates couvertes d’une forêt impénétrable. De loin en loin, se croisent des familles indiennes accroupies sur des terrasses de rondins non équarris, montées sur pilotis. Les femmes fabriquent de pauvres objets en vannerie ; les hommes chassent et pêchent à l’ancienne, avec arcs et flèches ; les cochons grognent entre les hamacs. Prière de ne pas troubler ce fragile équilibre hérité du fond des âges.

La pirogue glisse maintenant dans un silence total sur l’Orénoque. Trônant à la cime d’arbres géants, des familles de singes veillent le soleil couchant. Des dauphins d’eau douce ondulent à la surface miroitante du fleuve. Paix de commencement du monde. Soudain, un vacarme déchire l’air. Les millions d’oiseaux, les singes et les toucans de l’Isla de los Loros saluent la chute du jour. La nuit tombe d’un coup.

Reste à voir de plus près cette forêt qu’un rideau de palétuviers rend apparemment inabordable. Équipé de hautes bottes, enduit de produit anti-moustiques, chacun se hisse sur un talus où tourbillonnent des nuées d’immenses papillons bleus, au creux d’un méandre du canal de Los Serpientes. Les serpents abondent ici, dont le matamuta, seul reptile de la création à attaquer sans avoir été menacé. Long de trois mètres environ, il se dresse et frappe comme une flèche. Bientôt une vague angoisse étreint dans cette moiteur où chaque pas menace de s’enfoncer jusqu’aux genoux dans un marécage dissimulé par un tapis de débris végétaux. Où, sans cesse, il faut se garder d’énormes frelons dont la piqûre peut dit-on être mortelle.

Comment les Indiens du delta réussissent-ils à vivre dans cet enfer vert ? L’un d’eux l’explique, preuve à l’appui : il suffit de posséder une machette. Avez-vous soif ? Des grosses noix poussant en grappes contiennent une eau acidulée parfaitement potable. Faim ? Fendez un jeune palmier pour en savourer le coeur. Ou mieux, fouillez dans un tronc en décomposition pour y trouver d’énormes larves richissimes en protéines (dégustation facultative). Problèmes respiratoires ? Inhalez la fumée d’une cigarette dont le bout incandescent repose sur un champignon collé aux arbres. Dangers et bienfaits se mêlent inextricablement. Provocante, démesurée, tentaculaire, Dame Nature ne cesse ici, comme presque partout au Venezuela, de nous écraser de son énigmatique et indifférente majesté.

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